Nous avons demandé à notre camarade Wilson, citoyen américain de nous parler du Squad, et de ce qu’il représente aujourd’hui :
Le soulagement qui touche le monde entier samedi, après l’annonce officielle de la défaite de Donald Trump et la victoire décisive de Joe Biden dans les présidentiels américains n’est pas sans quelques réserves. Le nouveau président représente pour beaucoup de libéraux (un terme qui n’a que récemment cessé d’être synonyme avec “la gauche” aux États-Unis) un ‘retour au normal’, c’est-à-dire au libéralisme, l‘austérité et la guerre impérialiste.
La stratégie de la gauche américaine dans les mois et années qui suivent l’investiture de Biden à la Maison Blanche est de le pousser à adopter une politique plus progressiste.
A la pointe de cette bataille se trouve le « Squad », surnom donné aux quatre (désormais six) jeunes candidats élus à la Chambre des représentants lors des élections de mi-mandat en 2018 puis réélus lors des élections générales de 2020.
Le Squad originel est composé d’Alexandria Ocasio-Cortez de New York, d’Ilhan Omar du Minnesota, d’Ayanna Pressley du Massachusetts et de Rashida Tlaib du Michigan. Dès la semaine dernière elles sont désormais rejointes par Jamaal Bowman de New York et Cori Bush de Missouri.
UNE NOUVELLE FACE DE LA GAUCHE AMÉRICAINE DANS TOUTE SA DIVERSITÉ
On dit que le Squad représente la diversité démographique d’une jeune génération politique et le plaidoyer pour des politiques progressistes. En effet, les quatres originelles sont toutes des femmes de couleur, issues des minorités éthniques et, dans le cas d’Ilhan Omar et de Rashida Tlaib (qui sont muslumanes), religieuses—ce qui s’avère utile politiquement, surtout dans le monde tordu de la politique américaine où les positions de gauche, telles un système de santé universel, sont dénigrées par la direction du parti Démocrate comme n’intéressant qu’une petite minorité des hommes blancs. C’est donc surtout la conjugaison de leurs identités diverses avec leur adhésion aux politiques explicitement de gauche, telles le Green New Deal et Medicare for Al[1] l, qui font d’elles des concurrents puissants à l’établissement[2] du Parti.
Autrement dit, leurs identités et leurs idées politiques vont de pair avec leurs identités de classe. Née en 1989 au Bronx, Ocasio-Cortez (surnommée AOC pour ses initiales) fut une serveuse avant de faire sa formation politique auprès des Democratic Socialists of America (DSA). Élue représentante du 14e district de New York à la Chambre des représentants en 2018, elle a délogé Joseph Crowley pour devenir la plus jeune candidate jamais élue au Congrès américain. C’était une victoire d’une grande portée symbolique car Crowley est un démocrate haut placé dans la hiérarchie du parti et représente son district depuis deux décennies. Une incarnation de l’ancien garde, il avait voté pour la guerre en Irak et contre les mesures de rétorsion contre les banques après la crise économique de 2008. En 2018, Il avait aussi dépensé considérablement plus qu’AOC sur sa compagne ($ 3,4 millions contre les $ 194 000 de sa jeune adversaire). De plus, Ocasio-Cortez avait gagné sur une plateforme explicitement de gauche, se réclamant du socialisme démocratique dans la lignée de Bernie Sanders, qu’elle soutient pour les primaires présidentielles du Parti Démocrate de 2020, avant de se ranger derrière Joe Biden pour l’élection présidentielle.
Si AOC représente sans doute le membre du squad les plus célèbre et médiatiquement savant, la deuxième position appartient à Ilhan Omar. D’origine somalienne mais naturalisée aux États-Unis, Omar fut d’abord élue à la Chambre des représentants du Minnesota en 2016. Elle est ensuite candidate aux élections de la Chambre des représentants en 2018 pour le cinquième district congressionnel du Minnesota. Le 15 août 2018, elle remporte sa primaire pour représenter les Démocrates dans le district et elle est élue le 6 novembre de la même année à la Chambre des représentant, devenant avec Talib, une des deux premières femmes musulmanes élues au Congrès américain.
Tlaib, pour sa part, est originaire de Détroit. Enfant des immigrés palestiniens, est est la fille aînée d’une fratrie de quatorze personnes, son père travaille comme ouvrier dans une usine Ford. De ce milieu modeste et ouvrière, elle rejoint DSA et entame une carrière politique qui commence avec son élection en 2008 à la Chambre des représentants du Michigan. À la Chambre, elle prend notamment la présidence de la commission des finances. Après trois mandats, elle ne peut pas se présenter à nouveau. Elle devient avocate et travaille pour des associations venant en aide à des publics défavorisés. Puis, suivant la démission du député John Conyers, elle est élue le 6 novembre dans le 13e district du Michigan à la Chambre des représentants.
Jamaal Bowman, un des nouveau membres et le seul homme, est élevé par sa mère célibataire, postière, dans un logement social d’East Harlem. Il se présente dans le 16e district de l’État de New York face à Eliot Engel, élu depuis 16 mandats et président de la commission des affaires étrangères. Bowman bat Engel avec une plateforme en faveur du « Medicare pour tous » (une couverture santé universelle) et du Green New Deal. En matière de politique étrangère, il critique la politique de Benyamin Netanyahou et souhaite conditionner l’aide américaine à Israël.
La seconde nouvelle-arrivée est Cori Bush, élue à la Chambre des représentants pour le 1er district du Missouri. Tout comme AOC, son parcours politique est marqué par une expérience personnelle qui forge une identité de classe. En 2001, elle tombe malade alors qu’elle est enceinte de son deuxième enfant et doit quitter son travail au sein d’une école maternelle, le congé maternité n’étant pas garanti par la loi américaine. Ayant des difficultés à payer son loyer, sa famille est expulsée de leur maison. Elle vit alors avec son mari et leurs enfants dans une voiture durant plusieurs mois. Le couple finit par rompre et Cori Bush élève ensuite seule ses deux enfants. Elle devient infirmière et pasteur. Après la mort de Michael Brown en 2014, Bush rejoint les manifestations de Ferguson et devient l’un des leaders du mouvement local de protestation contre les violences policières.
Tandis que le Squad se distingue pour leurs politiques progressistes à l’égard de l’établissement du parti Démocrate, ils ne représentent pas pour autant un bloc homogène. L’élue Ayanna Pressley, se retrouve parfois en décalage par rapport aux autres, notamment en ce qui concerne la politique étrangère et les présidentielles. Elle a ainsi voté pour une résolution du Congrès condamnant le mouvement pro-palestinien BDS dont l’une des modalités d’action est le boycott de produits provenant des colonies israéliennes implantées dans les territoires occupés par Israël. Elle déclare à cette occasion être à la fois « pro-palestinienne et pro-israélienne », ce qui lui a été reproché par des membres de la gauche radicale américaine. Pressley apporte également son soutien à Hillary Clinton face à Bernie Sanders lors de la primaire démocrate de 2016, puis à la sénatrice Elizabeth Warren, également adversaire de Sanders, lors des primaires présidentielles du Parti démocrate de 2020.
CIBLES D’ATTAQUES RACISTES DE LA PART DES RÉPUBLICAINS
La conjugaison de leurs identités raciales, religieuses et de genre et leurs positions politiques progressistes font d’eux des cibles faciles pour les attaques racistes, sexistes et islamophobes de la part des Republicans Trumpistes. Le 14 juillet 2019, Donald Trump tweete que les membres de l’équipe doivent « revenir en arrière et aider à réparer les endroits totalement brisés et infestés de crimes d’où elles viennent. Revenez ensuite et montrez-nous comment on fait. ». Le lendemain, les quatre femmes répondent lors d’une conférence de presse en disant : « Nous sommes là pour rester ». Au cours des jours suivants, malgré une condamnation de la Chambre des représentants de ses propos, Trump continue d’attaquer le Squad, déclarant lors d’un rassemblement électoral le 17 juillet : « Je pense que dans certains cas, elles détestent notre pays ». Alors que Trump critique Ilhan Omar, son public en Caroline du Nord scande : « Renvoyez-la, renvoyez-la ! ». Le même jour, le Parti Républicain lance une campagne contre le Squad, intitulée « Squad Goals : Anarchy », se concentrant sur le rôle du Squad dans le mouvement Abolish ICE. Fin juillet 2019, l’Association des présidents des comités républicains de l’Illinois qualifie les quatre membres du Congrès de « Jihad Squad » dans un message Facebook qui a ensuite été supprimé.
UNIR L’ÉTABLISSEMENT CONTRE EUX
Face à de telles attaques, l’établissement Démocrate n’a que peu de choix que de soutenir le Squad. Pourtant les politiques de ce groupe les mettent le plus souvent en tension directe avec les lignes du Parti Démocrate.
Parmi les nombreux différentS idéologiques qui séparent l’aile gauche du parti Démocrate de son établissement droitière, le Squad conteste des aspects de la culture politique qui ont depuis trop longtemps fait consensus entre les Démocrates et les Républicains. Citons par exemple, en matière de politique étrangère, une grande complaisance à l’égard des expansions illégales d’Israël. En août 2019, Israël empêche Ilhan Omar et Rashida Tlaib de se rendre dans le pays, un renversement de la déclaration de juillet 2019 de l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis, Ron Dermer, selon laquelle « tout membre de la Chambre » serait autorisé à entrer dans le pays. Un porte-parole du ministre israélien de l’Intérieur, Aryé Dery, attribue l’interdiction au soutien d’Omar et de Tlaib au BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions). Encore une fois, le parti Démocrate a dû montrer son soutien à cette aile gauche, farouchement populaire chez leurs électeurs, et dénoncer la position des autorités israéliennes.
Il existe pourtant une tension latente entre le Squad et l’établissement du parti Démocrate qui déborde enfin en juin 2019, quand Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, a approuvé une législation donnant $4.6 milliards au département de la Sécurité intérieure et United States Immigration and Customs Enforcement (ICE) (l’agence de police douanière et de contrôle des frontières du département de la Sécurité intérieure) sans inclure le moindre amendement proposé par l’aile gauche du Parti. Ce qui suit est une série d’attaques médiatiques où la Squad montre la puissance des mouvements qui l’ont porté au pouvoir.
Depuis les resultats décevant des élections générales, l’aile droite du parti Démocrate a pointé du doigt le Squad et les débats internes que ces dernières ont semé au sein du parti depuis leur arrivée pour la perte de huit sièges à la Chambre. Cependant, comme AOC explique lors d’un entretien avec le New York Times : « j’ai proposé de conseiller les candidats démocrates dans chaque district où il y avait un puissant concurrent républicain. Tous sauf cinq m’ont refusé. Pourtant chacun des cinq que j’ai aidé a gagné son élection ».
BOULEVERSER LA CULTURE POLITIQUE AMÉRICAINE
Minoritaires au sein du parti démocratie, le Squad exerce néanmoins un rôle important en tant que conscience du Parti. Leur savante manipulation des réseaux sociaux et d’autres médias leur permet d’atteindre un nouveau public des travailleurs, anciennement dépolitisé car ils n’ont pas vu de changement de politique social dans les transition entre gouvernements Démocrates et Républicaines. Les messages politiques progressistes du Squad incitent ce public à réagir, aux élections, mais aussi par des mobilisations collectives, y compris dans leur espace de travail. La lente mais progressive politisation de la classe ouvrière américaine s’unit à l’activité politique du Squad, ce qui se traduit par une nouvelle force empêchant le Parti Démocrate de glisser encore plus vers la droite, phénomène observé depuis la présidence de Clinton.
Dans un article d’opinion du New York Times, l’historienne Barbara Ransby écrit : « The Squad a ouvert de nouveaux horizons en réanimant un esprit combatif au sein du Parti démocrate et en ravivant son flanc gauche ». En effet, la popularité du Squad n’est pas une création médiatique, plutôt une réflection l’avancée des idées socialistes dans le pays. Le Squad fut élu en rejetant ce qui a été la stratégie du Parti Démocrate depuis les quarante dernières années et qui consiste à prioriser le développement des affaires et de la croissance à travers la réduction des impôts et la diabolisation de la classe ouvrière.

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